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La rigidité des marchés du travail européens et son incidence supposée sur la croissance - La CEE-ONU publie sa première étude sur la situation économique de l'Europe en 2001

publié: 10 mai 2001

La CEE-ONU publie sa première étude sur la situation économique de l'Europe en 2001

Genève, le 4 mai 2001\Chaque fois l'on parle d'accélérer la croissance en Europe occidentale, les commentaires officiels ne manquent pas de souligner que cela ne sera possible que si de nouvelles améliorations de l'offre sont réalisées. Mais est-il exact que les marchés du travail constituent un obstacle à la croissance en Europe occidentale ? La rigidité du marché du travail en Europe est-elle un véritable problème ? Ce sont là quelques-unes des questions auxquelles répond le dernier numéro de l'Étude sur la situation économique de l'Europe en 2001, No 1, que vient de publier la Commission économique des Nations Unies pour l'Europe (CEE-ONU).

La plus grande "flexibilité" du marché du travail aux États-Unis : une explication boiteuseLe pessimisme avec lequel on considère le potentiel de croissance en Europe se fonde en particulier sur un prétendu manque de flexibilité des marchés du travail européens, d'où l'on conclut qu'un abaissement résolu des taux d'intérêt de l'euro n'aurait d'autre effet que de relancer l'inflation au lieu de promouvoir la croissance. Depuis 10 ans ou plus, les analystes comparent défavorablement les économies européennes à l'économie américaine, s'agissant de la capacité à créer des emplois et à faire baisser les taux de chômage. Ainsi, aux États-Unis, le taux de chômage moyen n'était que de 4 % en 2000, après avoir connu un pic de 7,4 % en 1992, alors qu'en Europe occidentale, il était presque deux fois plus élevé en 2000 (7,9 %) - après avoir connu toutefois un pic de 10,5 % en 1994. Quant au taux d'emploi, il a augmenté de quelque 15 % aux États-Unis entre 1991 (creux cyclique) et 2000 (crête cyclique) alors que, sur la même période, il n'a augmenté que de 5,25 % en Europe occidentale; ce chiffre est toutefois à corriger en raison du déphasage dans les cycles : comparé au creux cyclique de 1993, le taux d'emploi en Europe avait augmenté de quelque 8 % en 2000.Devant ces différences, l'explication habituellement admise est que le marché du travail est beaucoup plus "flexible" aux États-Unis qu'en Europe. Aux États-Unis, l'embauche et le licenciement ne sont pas entravés par des réglementations "excessives", alors qu'en Europe, la protection sociale et toute une série d'institutions régissant le marché du travail créeraient des rigidités qui feraient obstacle à la nécessaire adaptation aux forces du marché et à l'évolution de l'économie mondiale. De plus, en Europe, les gains de productivité seraient rapidement convertis en augmentations de salaire au bénéfice de ceux qui ont un emploi, et au détriment du profit, de l'investissement et de la création d'emplois pour les chômeurs. Selon ce point de vue, partagé par la plupart des institutions économiques internationales, le problème de l'Europe ne vient pas de la politique macroéconomique mais de la rigidité de l'offre, surtout, mais pas exclusivement, sur le marché du travail. D'où l'insistance, dans les déclarations faites au récent Sommet de Stockholm, qui a réuni les responsables politiques de l'Union européenne, sur la nécessité urgente, pour les pays européens, d'attaquer les réformes.Selon Paul Rayment, Secrétaire exécutif adjoint par intérim de la Commission économique des Nations Unies pour l'Europe, "cette explication des différences entre les États-Unis et l'Europe a beau être répétée sans cesse comme une évidence, elle n'en est pas moins très boiteuse, car elle est contredite par un certain nombre de faits essentiels".Premièrement, il est abusif de considérer l'Europe occidentale comme un tout homogène. La situation du marché du travail y est très variable, et certains petits pays (notamment le Danemark, la Finlande, l'Irlande, les Pays-Bas, le Portugal) ont obtenu au cours de la deuxième moitié des années 90 des résultats aussi bons, voire meilleurs, que les États-Unis. En réalité, ces pays (entre autres) ont même fait mieux que la "nouvelle économie" des États-Unis pour la croissance de la productivité du travail et de la productivité multifactorielle dans le secteur des entreprises.

Deuxièmement, les institutions qui régissent les marchés du travail sont elles aussi très hétérogènes (y compris entre les pays précités). S'il est vrai que certains dispositifs pèsent sur les taux de chômage - par exemple, les allocations de chômage élevées versées sans limitation de durée et sans contrainte de recherche d'emploi pour les bénéficiaires, ou encore les taux de syndicalisation élevés sans négociation coordonnée des salaires -, une grande partie des institutions et des pratiques considérées comme responsables du niveau du chômage n'ont que peu d'influence sur l'emploi et, dans certains cas, elles ont même une incidence positive. Troisièmement, il n'apparaît guère que les gains de productivité en Europe aient été recueillis par les salariés sous forme de hausses de salaire. En réalité, pas plus en Europe qu'aux États-Unis, les salaires n'ont suivi l'augmentation de productivité observée dans les années 90. Comme le montre le chapitre 2 de l'Étude, des deux côtés de l'Atlantique, la part des salaires dans le produit national a diminué par rapport à celle des bénéfices bruts; toutefois, alors que ce mouvement s'est accompagné aux États-Unis d'une baisse du chômage, c'est l'inverse qui s'est produit en Europe.

La croissance : un problème de politique d'investissement plus que de marché du travailPourquoi la diminution de la part salariale s'accompagne-t-elle d'une augmentation considérable du niveau de l'emploi et d'une forte baisse du chômage aux États-Unis, et seulement d'améliorations marginales en Europe ? Une explication plausible est que la politique macroéconomique aux États-Unis a créé un environnement plus favorable à la croissance de la demande intérieure, et en particulier de l'investissement en capital fixe. L'assurance de pouvoir compter sur une croissance continue de la production a créé un cercle vertueux d'augmentation des investissements et de la productivité, qui a entraîné une augmentation des niveaux réels des salaires, des bénéfices et de l'emploi. Une partie des gains de productivité a aussi été distribuée aux consommateurs sous la forme d'une réduction des prix (ou d'une augmentation des prix inférieure à ce qu'elle aurait pu être). En Europe occidentale, au contraire, une grande partie des années 90 a été marquée par des politiques macroéconomiques assez restrictives. Les politiques budgétaires ont été placées sous le signe de la rigueur, parce que les futurs membres de l'Union monétaire européenne s'efforçaient de satisfaire aux critères de convergence de Maastricht et aussi parce que les taux d'intérêt réels à long terme étaient relativement élevés, ne tombant en dessous du niveau des taux américains qu'en 1997. Il y a bien eu des investissements fixes en Europe, mais ils ont été très faibles par comparaison avec les États-Unis, et essentiellement consacrés à la rationalisation et non à l'accroissement des capacités (ou à la création d'emplois). Les gains de productivité qui se sont effectivement produits en Europe occidentale et qui, ramenés au PIB par habitant, n'étaient pas très différents de ceux observés aux États-Unis (environ 13-14 % entre 1991 et 1999), ont été recueillis sous forme de bénéfices (soit conservés par les entreprises, soit distribués aux actionnaires) ou par les consommateurs sous forme de baisse des prix (ou de hausse inférieure à ce qu'elle aurait pu être).

La nature "défensive" d'une grande partie de l'investissement européen au cours des années 90 s'explique par le fait que les attentes avaient été déçues au cours des premières années de la décennie - lorsque le marché unique était supposé apporter un taux de croissance annuel moyen de 3 % sur une période de 10 ans - et que l'on continuait à se demander si une croissance plus rapide ne risquait pas d'être coupée net par un souci excessif des fluctuations à court terme du taux d'inflation. La différence entre les résultats obtenus par les États-Unis et ceux de l'Europe s'explique donc essentiellement à la fois par une croissance plus soutenue de la demande intérieure aux États-Unis et par une plus grande confiance des investisseurs, qui ne craignent pas de voir la croissance arrêtée prématurément par la Réserve fédérale.

La flexibilité économique : aussi un problème d'investissement

La nécessité d'une "flexibilité" accrue et de changements structurels est souvent présentée en Europe, aussi bien à l'ouest qu'à l'est, comme un impératif institutionnel ou de comportement qui constituerait un préalable à l'accélération de la croissance de la production et à l'amélioration de la situation de l'emploi. Cette vision des choses, cependant, néglige trois points importants. Le premier est que la flexibilité de l'économie et la rapidité des changements structurels supposent un taux élevé d'investissements fixes. La structure de la production et de l'emploi à un moment donné est déterminée par le stock de biens capitaux; la rapidité des changements structurels dépend donc des taux d'investissement fixes dans de nouveaux équipements, qui doivent être suffisants pour que la main-d'œuvre rendue disponible par les industries ou les activités en recul soit employée dans de nouveaux secteurs, pour maintenir un certain niveau d'emploi dans les secteurs en recul, et pour que des emplois s'offrent aux nouveaux arrivés sur le marché du travail. Dans une économie ouverte et mondiale, les industries traditionnelles seront de toute façon incitées à opérer des "compressions" et à licencier mais, en l'absence d'investissement dans de nouvelles activités, il y aura un accroissement du chômage (exemple de changement structurel passif ou négatif). Le deuxième point passé sous silence est que la migration de la main-d'œuvre vers les emplois nouveaux dépend aussi des qualifications (capital humain) de ceux qui sont forcés de changer d'emploi ou qui entrent sur le marché de l'emploi. On sait que la faiblesse des niveaux de formation est une caractéristique importante des marchés du travail européens, mais il faut y voir plutôt la conséquence de l'échec des politiques gouvernementales et de l'insuffisance des dépenses d'éducation qu'une rigidité du marché du travail à proprement parler. L'existence d'une grave pénurie de qualifications dans le domaine informatique en Europe occidentale, accompagnée d'un taux de chômage des jeunes (de moins de 25 ans) de 16,4 % dans l'Union européenne sont des éléments qui viennent souligner les insuffisances des systèmes d'éducation européens. Le troisième point est que la croissance économique et l'accroissement du PIB par habitant sont, en soi, de puissants moyens d'éliminer les rigidités et de modifier les comportements traditionnels. C'est dans les périodes de faible croissance et d'incertitude que l'attachement aux pratiques existantes est le plus fort : ce que le dirigeant qualifie de rigidité apparaît à celui qui craint de perdre son emploi comme son seul espoir d'une certaine sécurité.

Créer des conditions de travail plus civilisées

Les taux de chômage élevés rompent l'équilibre des pouvoirs en faveur des employeurs (entreprises et actionnaires), ce qui a une incidence, non seulement sur la répartition fonctionnelle des revenus mais aussi sur les conditions de travail et le mode de vie d'une grande partie de la population. Les observations de la vie quotidienne, comme les enquêtes qui ont été faites, montrent que la durée du travail s'allonge, les niveaux de stress augmentent, la vie de famille et le temps de loisir sont plus facilement sacrifiés et d'autres éléments concourent à réduire le bien-être, le tout étant la conséquence de la libéralisation de l'économie dans les années 90. Cette évolution, pour l'essentiel, s'est opérée sous l'effet de la contrainte créée par le fort chômage des années 80 et l'insécurité grandissante de l'emploi. La diffusion d'un mode de management plus agressif en Europe n'a pas permis d'améliorer les résultats économiques par rapport à la période antérieure à 1973, mais elle a entraîné des bénéfices substantiels pour les actionnaires et des salaires très élevés pour les responsables d'entreprises et les intermédiaires financiers. En même temps, une grande partie des mesures et des lois sociales adoptées par les gouvernements dans les années 90 ne font que réagir à une situation de fort chômage en s'efforçant de compenser la faiblesse relative des salariés. Néanmoins, leurs effets restent limités dans une conjoncture où les salariés craignent de perdre leur emploi parce que les possibilités d'en trouver un autre sont limitées. Selon Paul Rayment, "la meilleure façon de donner du pouvoir aux salariés est de mettre les entreprises en concurrence pour obtenir leurs services. Sans la pression du plein emploi, en effet, les employeurs refuseront ou négligeront d'adopter des mesures d'aménagement du temps de travail et de loisir, d'offrir des facilités aux mères qui travaillent, de réduire la pénibilité du travail et des horaires et, de façon générale, de créer un milieu de travail plus civilisé. En situation de plein emploi, les salariés peuvent beaucoup faire pour améliorer leurs conditions de travail sans intervention excessive de l'État sous forme d'assistance et de législation (et donc de dépenses). Un marché du travail tendu peut aussi inciter les entreprises à accroître l'investissement en capital fixe et, comme cela se produit dans certaines régions des États-Unis, à former non seulement leur propre personnel, mais aussi les jeunes chômeurs".

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